De la conférence à ma complétude: une oeuvre vertueuse.

 

 Rencontre Femme Sans Enfant du 12 juillet 2018 à Paris 


  J’ai découvert le groupe « FSE Paris » en même temps que je découvrais Meetup. Un de mes amis avait utilisé cette plateforme pour organiser un évènement, et ma curiosité m’a amenée à regarder les autres rencontres proposées à Paris. C’était le 13 février 2017. 

J’ai décidé de m’inscrire au groupe « FSE Paris » afin de recevoir les notifications, juste comme ça, pour voir. Et parce que c’est la première fois que je retrouvais une initiative de ce genre, destinée aux femmes comme moi, sans enfant. C’était en soi suffisant pour que j’aie envie de créer un lien, aussi minime soit-il, avec ce groupe. Cela dit, je me disais aussi que je ne voulais pas me définir ainsi, ou que les autres ne voient de moi que cela : une femme sans enfant, comme si cette situation avait quelque chose de réducteur, de négatif. J’étais arrivée à un point de ma vie où j’aspirais à me sentir libre de cet « état », de cette étiquette, davantage que « cela ». Je craignais que participer à une rencontre FSE ne me fasse replonger dans mon passé douloureux qui s’était conclu par la séparation d’avec mon mari trois ans avant. 

En février 2017, nous n’étions pas encore divorcés. Une maison à vendre justifiait notre situation maritale singulière ; notre relation d’affection et d’estime réciproque rendait possible notre cohabitation. C’était en bonne voie, nous venions de trouver des acheteurs. Dans quelques mois, « tout rentrerait dans l’ordre ». 

Des années de thérapie, vécues en parallèle d’une révolution intérieure profonde m’avait permis depuis 2010 de me former à un nouveau métier, celui de psycho-praticienne. Mon couple n’avait pas survécu à ma prise de conscience fin 2006 que je pouvais vivre heureuse sans enfant. C’est à ce moment-là que j’avais mis un terme aux tentatives de PMA. Une dizaine (IA, traitements pour des FIV n’aboutissant pas toujours à une implantation, y compris avec donneuse d’ovocytes). Ce parcours mené depuis 2002 nous avait ainsi conduits de cliniques en hôpitaux, à Paris, Bruxelles, Barcelone, avait mis le chaos dans ma famille, et m’avait fait sombrer dans la dépression, à nouveau. J’étais dans l’incapacité de communiquer avec mon mari dont la souffrance se transformait en agressivité vis-à-vis des silences que je lui opposais, faute de mots, et qui lui faisaient aussi violence. A quoi bon s’acharner, tout ceci n’avait plus de sens pour moi. Je ne me sentais pas soutenue ni comprise, j’étais allée au-delà de ce que j’avais imaginé supporter. Je sortais exsangue de ces années. Au risque de briser mon couple, de perdre mon mari, je devais arrêter. Il s’agissait de sauver ma peau. Fixer ma limite, car lui ne le pourrait pas. Ce ne serait jamais assez. 

En février 2017, j’avais donc changé de métier, de statut, de compagnon et de lieu d’habitation ; je louais depuis quelques mois un petit appartement en ville que j’occupais de de temps en temps pour me préparer à la suite de ma vie, celle d’une FSE divorcée. 

Et en ce début d’année, j’avais à coeur de maintenir cet équilibre encore fragile. Pas question d’aller remuer le passé en participant à une rencontre FSE ! D’ailleurs, j’avais toujours mieux à faire. Indisponible, fatiguée, trop loin…J’avais réussi à laisser tout cela derrière, non sans mal, non sans peine, avec du temps, beaucoup de temps, de souffrance et de larmes, ce n’était pas pour y retourner maintenant ! 

J’ai donc reçu régulièrement les invitations à rejoindre les FSE de Paris, sans jamais m’inscrire aux rendez-vous. 

Nous avons vendu la maison. Compte tenu des circonstances, tout s’est passé au mieux. Puis chacun de nous a été accaparé par ses priorités : pour lui, retrouver un lieu de vie agréable, et pour moi, faire face à la maladie grave de mon père et soutenir ma mère dans cette épreuve dont l’issue resta incertaine pendant plusieurs mois. Fort heureusement, ce n’était pas son heure. Epreuve de vie qui marqua un tournant dans la mienne, celui où ce sont les enfants qui prennent soin des parents…Et moi, qui prendrait soin de moi ? 

Au bout d’un an, fin janvier 2018, j’ai fini par me désinscrire de Meetup, à quoi bon continuer à recevoir des notifications que je supprimais aussitôt ? C’était l’heure du grand ménage et celle de « désencombrer » ma messagerie. Ces invitations faisaient partie du lot. 

C’est aussi à ce moment-là que j’ai replongé dans une dépression sévère, une honte (de plus !) pour la psy que je suis. Des années de thérapie et de formation, de transformation intérieure, de changements dans ma vie et de prises de conscience pour en arriver là, encore, au fond du trou ? Sans le soutien de mes proches, je serais partie… Sans la présence de mes clients-patients aussi. Me sentir utile, présente pour eux et avec eux quelques heures par semaine, c’est ce qui me faisait le plus de bien et rallumait faiblement et ponctuellement la flamme de ma foi en la vie, donnait sens à la mienne. 

Quelques mois plus tard, le 11 juin, je reçois un mail d’une de mes amies : elle me transfère l’annonce de la conférence de Catherine-Emmanuelle à Paris, avec pour simple commentaire : « ça pourrait être intéressant ». Intriguée, je suis attentive à cette coïncidence. 

« Ça alors ! » me dis-je…décidément, ça me poursuit ? 

Cette fois, je décide d’aller voir et écouter cette femme venue du Québec pour partager son expérience avec les FSE, découvrir ce qu’elle dit d’elle(s) et de moi ? 

Je m’inscris pour l’évènement prévu le 12 juillet. 

Jour J : me voilà prête à traverser Paris. Je me réjouis de cette expérience à venir, j’ai retrouvé le moral, l’été est là, les couleurs et la lumière soutenante accompagnent mes pas vers ces femmes… 

Tout de suite frappée par l’accueil simple et chaleureux de Catherine-Emmanuelle, son authenticité et sa sincérité, je me sens « chez moi ». 

Au début de la présentation, j’observe, curieuse de ce que notre hôte nous décrit sur les FSE ; un pan de ma vie dont je suis sortie… plus forte, confiante et heureuse après tout ce que j’ai accompli. 

Au fur et à mesure des témoignages-vidéos que Catherine-Emmanuelle nous présente, et des réactions de l’assistance, d’abord timides puis de plus en plus nourries, je ressens une intense émotion me gagner, envahir ma poitrine. A tel point que je décide à mon tour de prendre la parole et de témoigner. Aux mots succèdent les larmes, comme une source que je pensais tarie et dont je découvre alors la puissance d’un torrent, rivière souterraine contenue et enfouie depuis tant d’années. Peu importe, dans le fond, ce qui l’a fait jaillir et qui a permis d’ouvrir mon coeur, de délivrer ces mots et ces pleurs, expression d’une souffrance déniée. 

Ici et maintenant, en ce 12 juillet, parmi ces FSE, je me sens entendue, reconnue : ma souffrance reprend toute sa place, a enfin le droit d’être nommée et pleinement exprimée. 

J’ai ainsi pris conscience de la pression que je m’étais mise et que l’environnement (familial, social, culturel…) avait favorisé, encouragé, implicitement et explicitement suscité, afin de taire cette douleur incommensurable de me découvrir infertile et de me vivre ainsi, victime et coupable. 

Dès le lendemain, j’ai physiquement ressenti l’impact de cette « ouverture », c’est-à-dire à la fois de la libération de ma parole, de mes émotions ET de la reconnaissance avec ces FSE et par ces FSE de ma souffrance passée que je croyais « fossilisée » : elle a libéré une énergie qui me retenait et me réduisait, un manque à être. C’est comme si pendant toutes ces années, j’avais mis une partie de ma vie et de celle que je suis entre parenthèses, compressé au maximum cette part de moi et cette douleur pour qu’elles passent inaperçues et ne dérange pas les autres. C’est aussi une partie de moi que j’effaçais…à mes dépens. 

Depuis ce 13 juillet matin, je me sens transformée : mon être a gagné en amplitude, en complétude, comme si ma cage thoracique s’était agrandie, me donnant davantage de souffle et d’énergie pour m’affirmer aussi comme une FSE, avec les conséquences positives et négatives que cela implique aujourd’hui dans notre société. 

Pour moi, être FSE c’est pour la vie et chaque jour me le rappelle : autrefois douloureusement, désormais comme un lointain écho au passé, à ce qui n’a pas été et à ses conséquences. Des situations qui ne me laissent jamais indifférente : apercevoir le ventre arrondi d’une femme enceinte, le ballet des poussettes dans les parcs, le nombre de cadeaux au pied du sapin, la fête des mères, la fête des grands-mères, l’idée de ne jamais en faire assez, puisque « moi, j’ai le temps »…

Le regard social qui pèse sur les FSE, que ce soit par choix ou circonstances de la vie y est aussi pour beaucoup, avec par exemple les questions prétendument « polies » du style : « combien avez-vous d’enfants ? », les silences gênés quand je réponds « aucun » comme si j’avais dit un gros mot ou était porteuse d’une tare… 

Etre FSE, ce n’est pas une histoire passée, cela ne se résume pas à la période où l’on a tout essayé, même pour moi qui au fil des années ai réussi à donner un sens nouveau à ma vie. Etre FSE c’est traverser des deuils souvent invisibles, sans corps et sans tombe, celui d’être mère, celui de faire de son époux un père, de ses parents des grands-parents, celui d’être peut-être soi-même un jour grand-mère…C’est être confrontée au fil des âges à celles et ceux qui n’ont pas eu le même parcours, par choix ou par circonstances de la vie, parents, grands-parents avec les joies et les peines que cela occasionne aussi et qui, elles, ont droit de cité. 

Etre FSE c’est vivre dans un monde surpeuplé où l’ordre « naturel » serait pour la femme de procréer ? Un monde patriarcal asservissant où le corps et l’esprit des femmes sont encore majoritairement assujettis aux diktats d’un machisme archaïque. Difficile dans ce contexte de savoir si mon désir d’être mère m’appartenait ou était le fruit du conditionnement socio-culturel dans lequel j’ai grandi. Sentiment troublant et culpabilisant qui m’a accompagné pendant des années. « Si tu veux, tu peux » ? Si je ne peux pas, est-ce à dire que je ne veux pas ? Déchirement intérieur, combat permanent pour tenir désespérément ces parties de moi, comme sous la menace d’une bombe à fragmentation. Au fil des ans, j’ai fini par les réconcilier. Et la rencontre avec les FSE m’a permis d’ajouter de nouvelles pièces au puzzle de ma vie. 

Etre une FSE est constitutif de mon identité, sans m’y réduire, avec les souvenirs douloureux du passé ET avec la liberté dont je jouis aujourd’hui. C’est l’axe autour duquel s’articulent les mouvements de ma vie. 

Les grecs avaient deux mots pour la vie : zôè (le simple fait de vivre) et bios (la façon de vivre). Bien que ces deux mots aient une étymologie commune, ils sont sémantiquement et morphologiquement distincts. 

– “zôè” est commun à tous les êtres vivants, y compris les dieux. C’est la vie en général, le principe vital.

 – “bios” est un genre ou un mode de vie commun à un groupe (par exemple le philosophe, le citoyen). C’est la vie humaine dans la cité, une vie qualifiée qui peut être dite bonne ou mauvaise, juste ou injuste, etc…. Cela renvoie au sens que chacun·e donne à sa vie. 

On trouve la même distinction dans la définition de la “vita activa” par Hannah Arendt, mais celle-ci ajoute au processus vital (zôè) et à la vie humaine (bios) une troisième dimension qui assure la permanence et la durabilité des deux premières : l’oeuvre. 

« « Accomplir de grandes actions et dire de grandes paroles » ne laisse point de trace, nul produit qui puisse durer après que le moment aura passé de l’acte et du verbe. (…) Les hommes de parole et d’action (…) ont besoin de l’artiste, du poète et de l’historiographe, du bâtisseur de monuments ou de l’écrivain, car sans eux le seul produit de leur activité, l’histoire qu’ils jouent et qu’ils racontent, ne survivrait pas un instant. »1 

L’oeuvre, pourvu qu’elle soit créée en privé, préservée de la quête d’abondance propre à la société de travailleurs, crée un monde au sein duquel les actions et les paroles peuvent laisser une trace et espérer atteindre l’immortalité. 

Dans cette optique, mon expérience témoigne de l’oeuvre de Catherine-Emmanuelle. 

Mettre en cohérence les deux significations de la vie, mon processus vital et le sens que je donne à mon existence, c’est ce à quoi j’emploie la mienne. 

Ma rencontre avec Catherine-Emmanuelle et les FSE est un feu d’artifice, joyeusement associé à celui du 14 juillet 2018 que nous avons partagé depuis les toits de Paris. Et contrairement aux étincelles qui s’éteignent dans leur chute, les lumières qui se sont allumées le 12 juillet dernier brillent désormais dans mes « c’yeux ». 

Aujourd’hui riche de cette expérience, j’ai le projet de lancer un groupe FSE à Perpignan en 2019. 

J’aimerais aussi réunir les FSE de France lors d’un week-end en 2019…à suivre ! 

 

Sophie


Références

1 Hanna Arendt, L’humaine condition, Quarto Gallimard, 2012