PARTIE 1 : MERCEDEM

 

Août 1991.

Je travaillais sur un dossier de littérature comparée, une UV (Unité de valeur ou matière) que je n’avais pas validée en juin car j’avais changé d’option en cours d’année.

Mon nouveau professeur avait accepté que je puisse valider l’UV de Littérature comparée en présentant un dossier pour septembre.

Des crampes me nouaient l’estomac, de plus en plus fortes.

Je me souviens avoir ôté mon pantalon car j’avais une impression intolérable de serrage au niveau de la taille.

Puis la douleur me terrassa, je me souviens avoir rejoint mon lit comme un robot.

La suite, peu de souvenirs si ce n’est une douleur aiguë, inconnue, un chaos physique, des frissons, des claquements de mâchoires désagréables et extrêmement bruyants et mon copain qui se penchait sur moi.

Des nausées ensuite, j’ai murmuré «  Appelle le 15 et mon frère ».

J’étais étudiante en Licence de Lettres Modernes après un DEUG d’Histoire-Géographie, mon frère était étudiant en chirurgie-dentaire, mon copain étudiant en école de commerce.

Nous étions étudiants, au début de nos vies.

Cela me paraît si loin….Une autre vie…Une autre femme…

Le médecin qui se rendit à mon chevet était une femme, elle m’ausculta tant bien que mal.

Je l’entendis évoquer les urgences.

Mon frère arriva rapidement, enfin je crois car la notion de temps est si relative dans ces moments- là.

Je me souviens très bien de petits détails comme son questionnement au sujet de ma carte vitale.

Puis l’ambulance, puis les urgences.

Toujours la douleur, immense, incontrôlable, insupportable.

On autorisa mon frère à m’accompagner au box des urgences, pas mon copain «  Uniquement la famille ».

C’est fou mais je crois que j’ai pris à cet instant précis la décision de me marier pour que mon copain ait le droit légal de m’accompagner. Comme quoi ça tient à peu de chose…

Mon frère avait un visage rassurant, il garde toujours son sang- froid à chaque circonstance.

C’est pour cela que je l’ai choisi comme personne de confiance dans mes directives anticipées.

Je l’ai prévenu, il m’a répondu «  Tu devrais te mettre à boire », tout mon frère quoi…

Il a quand même blêmi lorsqu’on lui a tendu un sachet plastique pour y ranger mes affaires personnelles, vêtements/bijoux et là je me suis dit «  Mince c’est vrai qu’il fait des syncopes vagales, punaise il va tourner de l’œil ». Il assura malgré tout.

L’interne aux urgences qui m’examina était une femme. Elle me fit un toucher vaginal et rectal dont je me souviendrai probablement toute ma vie car je faillis tourner de l’œil moi qui ne perds jamais connaissance.

Elle me regarda et me dit «  Je penche pour un problème gynécologique »

Mais un interne (homme) déboula dans le box et s’écria «  On a les résultats de votre analyse sanguine, c’est une appendicite, vous partez en chirurgie digestive ».

Elle le regarda mais ne dit rien.

Transfert d’hôpital, ambulance, mon frère toujours là et puis mes parents, enfin mon père (j’appris plus tard que ma mère avait fait une syncope vagale).

Mon père, médecin, était là. Je ne craignais plus rien. Une simple appendicite c’est quand même anodin mais c’est pas de bol à quelques jours de présenter ce foutu dossier en Littérature comparée !

Jamais je ne me doutais à cet instant précis que ma vie tout entière allait basculer.

Le blanc, des souvenirs ponctuels, juste ma première arrivée au bloc opératoire, un véritable frigo puis le retour à ma chambre et l’échange de dialogue entre les soignants :

«  Et cette jeune fille, c’était quoi ?

  • Appendicite et kystes aux ovaires »

Kystes aux ovaires….mon cerveau imprimait, dans le brouillard, il imprimait quand même.

Mes parents dans ma chambre, enfin mon père, ma vision de myope est floue. Ça m’énerve…

Mon père est à mes côtés. Je lui demande «  C’est quoi ces kystes aux ovaires ? »

Il ne répond pas, il me sourit et me tient la main.

Je n’arrive pas à voir ses yeux clairement, foutue myopie.

Je repose la question et me rendors.

Des semaines après, j’apprendrais que mon père avait décidé de me cacher mon état pour ne pas perturber ma préparation prochaine au concours d’orthophonie.

«  C’est pas avec du Décapeptyl qu’elle aura son concours ! » avait-il dit à ma mère.

Je me sentais vidée, fatiguée, je ne savais pas que l’intervention bénigne s’était transformée en véritable marathon au bloc.

Merci papa d’avoir insisté pour obtenir une coelioscopie, ça m’a évité de repasser sur le billard…

Merci l’interne (homme) d’avoir privilégié la biologie à la clinique….

Merci à la vie de me signaler deux ans après mon avortement que c’était ma seule cartouche maternelle et probablement ma seule chance d’être mère.

Merci. Du Vieux Français « Merchi » signifiant grâce ou miséricorde.

Du latin «  Mercedem » signifiant salaire ou prix.

J’ai gardé un souvenir très précis du chirurgien (femme) qui vint me voir après l’opération.

Elle s’est assise sur mon lit et m’a dit «  Voilà je vais vous expliquer ce qui s’est passé au bloc et ce que vous avez ».

J’ai pensé «  Punaise ça sent pas bon »

Je pense aujourd’hui que c’était une sacrée bonne femme, et un excellent médecin et que j’ai eu de la chance de croiser sa route.

Endométriose, infertilité. Je résumerais son discours assez complet par ces deux mots qui m’étaient alors parfaitement inconnus.

Je les maîtrise depuis. Ils font partie de ma vie comme des membres de ma famille.

Vous en appréciez certains, d’autres vous indisposent et vous faites avec aux réunions de famille…

C’est exactement la même chose.

Elle me tendit un bout de papier «  Voilà le nom du médecin qui est spécialiste de ce que vous avez, il vous faut prendre contact avec lui et le voir rapidement »

Je pris le papier et lut «  Dr Bernard HEDON ».

C’est la première fois que je lisais ce nom. Je ne savais pas que ce nom m’accompagnerait pendant près de trente années, toute une vie….

Je me souviens avoir été dérangée de consulter un gynécologue homme, je n’avais consulté que des gynécologues femmes jusqu’alors et même si la médecine n’a pas de sexe, cela me gênait vraiment.

Et surtout on ne me laissait pas le choix finalement….

Le Décapeptyl ne m’a pas eue. L’endométriose non plus.

J’ai passé le concours en 1992 à Montpellier, Toulouse et Paris.

J’ai été reçue aux trois et je suis sortie major de promotion à Montpellier.

Moi 1 point Endométriose 0

J’ai continué à compter les points et à avancer ainsi.

Le sang vietnamien qui coule dans mes veines m’y a aidée.

On n’abandonne jamais, on ne se plaint jamais, on peut tomber mais on se relève, le sourire aux lèvres.

Le reste vous le connaissez, les rendez-vous d’abord à la Maternité Grasset, vous n’étiez pas encore Professeur et moi je n’étais pas encore orthophoniste, je n’étais pas auteur, encore moins formatrice.

Les périodes de Décapeptyl, mon mariage, mon admission aux urgences de Longjumeau un premier de l’an, ma coelioscopie programmée avec vous pour je vous cite « préparer le nid », mon autre admission aux urgences de Bon secours à Metz en 2004…

J’ai été docile. J’ai été disciplinée.

Et puis…

Il a fallu regarder la réalité en face. PMA ou pas ? Adoption ou pas ? Enfants ou pas ?

Plus le temps passait plus je me questionnais, plus je réalisais que la vie que j’avais n’était pas la vie qu’il me fallait. Ou plutôt je n’étais plus faite pour la vie que j’avais. Je ne rentrais plus dans le costume.

Est-ce que je voulais un enfant à tout prix ? Voilà la question que je me posais en vomissant dans la cuvette des WC les effets secondaires d’un Décapeptyl devenu encombrant.

Je rêvais d’ailleurs. Il était temps de prendre mon envol, de me réapproprier mon corps.

Il était temps de dire non.

PARTIE 2 : MERCHI

Février 2002

Dans mes recherches d’auteur, je surfais sur les prémices des réseaux sociaux, Facebook et Instagram n’existaient pas, c’est pour beaucoup de jeunes d’aujourd’hui une période qui s’apparente au Moyen-Age. Pas de téléphone portable, pas d’internet, comment a-t-on pu vivre ainsi ?

On a vécu et bien vécu pourtant…

Le hasard voulut que je croise la route d’un musicien. Nous avons échangé des heures durant, nous savions tout de nos vies sans nous connaître vraiment, sans savoir à quoi l’autre ressemblait physiquement…

Je ne savais pas à quel point cette rencontre bouleverserait ma vie, ni que c’était le déclic que j’attendais pour changer de costume.

Si l’on m’avait dit que dix-huit ans après il serait toujours à mes côtés j’aurais éclaté de rire en hochant la tête. Et pourtant, la fidélité a ses raisons que la raison ignore bien plus que l’amour.

Je n’osais pas lui parler de ma possible stérilité. C’était toujours source de souffrance pour mon mari, lui qui m’avait toujours soutenu le contraire. Chaque naissance dans nos familles respectives était un moment difficile à gérer. Je le sentais agressif, presque pervers à mon encontre, nocif…

«  Mais c’est pas grave ça ! Ouf tu m’as fait peur j’ai cru que tu allais me dire que tu avais une tumeur au cerveau et qu’il te restait 1 an à vivre ! Ah mais ne me refais plus jamais ça ! «

Mon regard s’attarda un long moment sur ces quelques mots « CE N’EST PAS GRAVE »

Ce n’est pas grave. Il y a plus grave. On n’en meurt pas.

Je réalisais cela pour la première fois. Je le savais mais mon entourage et mon mari avaient étouffé la conscience que j’en avais.

Ces mots- là, jamais mon mari ne les avait prononcés. JAMAIS

Ce fut une libération.

Séparation, divorce, vente de la maison commune, partage des objets et des photos, glauque.

Mon mari prit la fuite en Polynésie, je restais seule sur place pour la vente de la maison et tout l’administratif.

Sa phrase à mon encontre «  Tu ne tiendras pas six mois sans moi » illustrait le décalage de nos vies respectives.

Heureusement pour moi nous n’avions pas eu d’enfants. Quel soulagement !

Oui ne pas avoir d’enfants peut-être un soulagement, une bénédiction.

Je n’aurai plus à composer avec lui.

Je n’aurai plus à le côtoyer.

Je pouvais tourner définitivement la page.

Ce que je fis.

J’ai passé une décennie extraordinaire. J’avais 35 ans, je réussissais tout ce que j’entreprenais au-delà de mes espérances.

La grossesse ne venait pas, c’était secondaire.

Mon compagnon et moi n’habitions pas ensemble, je ne tolérais aucun moyen contraceptif, on faisait parfois attention, parfois non.

On pensait à tout sauf à ça.

On voyageait partout, ni lui ni moi n’étions dans cette quête éperdue presque désespérée de fonder une famille.

Lui comme moi nous nous moquions des conventions sociales.

Avec lui je me révélais libre, libre de mes choix et de mes directions.

La liberté d’un mustang sauvage qui ne se laisse jamais totalement apprivoiser.

Aujourd’hui j’ai cinquante ans. Je n’ai pas envie de battre le record de Jeanne Calment même si son âge alimente aujourd’hui un débat venant d’Allemagne.

On ne choisit pas, j’espère juste que je ne serai pas la dernière de mon clan à partir.

Enterrer tous les autres, famille, amis et être toujours là.

Dans mes directives anticipées figure le désir de ne pas être réanimée.

La décision fut aisée : je n’ai pas d’enfants. Après moi le déluge !

J’ai toujours pensé que les humains enfantaient pour deux raisons (hormis l’illusion qui consiste à croire que l’on crée un être issu d’un amour parfait) : la première c’est la reproduction c’est-à-dire poursuivre la lignée ( il faut quand même un sacré brin d’orgueil pour penser qu’on mérite de prolonger sa lignée), c’est assez animal, la survie de l’espèce ( pas sûre que l’humain mérite de sauvegarder son espèce…); la seconde c’est de se sentir immortel par le biais de sa descendance : pas de sentiment de finitude.

La finitude ne m’a jamais fait peur. Nous mourrons tous, c’est ce qui donne sa valeur à la vie.

Quant à la peur de la solitude, je ne l’ai jamais eue.

Nous sommes toujours seuls dans nos choix, dans nos épreuves.

La solitude est une alliée, elle permet un dialogue avec soi-même, elle ne ment pas, elle ne travestit rien.

Bernard HEDON : ce nom-là est familier après 29 années à le côtoyer.

Bien sûr, comme avec toute relation, il y eut des périodes où j’étais moins suivie par choix, parce qu’arrive toujours un moment de saturation d’examens médicaux et de suivi médical.

On ne veut pas que la maladie gagne ou du moins on ne veut pas que la maladie gère notre quotidien, qu’elle prenne le pas sur tout le reste.

On veut l’oublier. On n’y arrive jamais car elle aime se rappeler à nous de temps en temps.

La douleur oubliée revient sans avertir et vous la reconnaissez dès la première seconde de torsion ovarienne. On s’habitue à la douleur et on ne devrait pas. La médecine devrait traiter la douleur chronique avant toute chose. La médecine a encore des progrès à faire.

Vous avez été un excellent technicien et un excellent médecin clinicien.

Par votre regard clinique vous avez su me rassurer, vous avez savamment dosé empathie et esprit scientifique ; votre attitude m’a aidée à ne pas m’enfermer dans la maladie.

Votre sens clinique me manquera, votre sourire aussi.

Sourire à un patient c’est l’accueillir et le soutenir de sa bienveillance.

J’essaie de le faire dans mon exercice professionnel. Même quand le moral n’est pas au beau fixe.

Sourire c’est un médicament. Je pense ne jamais avoir perdu le sourire qui caractérisait mes jeunes années d’insouciance.

A cinquante ans, pour la première fois j’ai regardé dans le rétroviseur : je suis fière du chemin parcouru et je n’ai aucun regret.

N’en déplaise à M. Séguéla, à cinquante ans ce n’est pas une Rolex qu’il faut avoir.

A cinquante ans, il ne faut pas avoir de regrets.

Avec ce que je sais aujourd’hui, je prendrais exactement la même décision ce 06 mars 1989 : celle d’avorter.

Pour avoir connu les deux, envisager la vie en soi quand on ne l’a pas choisie est la chose la plus terrible qu’une femme ait à vivre.

Je n’ai pas voulu d’enfant quand j’ai pu ; j’en ai voulu quand je n’ai pas pu : finalement ma vie est à l’image de ma personnalité, anti conventionnelle.

Lundi dernier lorsque vous m’avez dit que nous nous voyions pour la dernière fois, c’est tout un pan de ma vie qu’il a fallu refermer sans amertume ni regrets.

Mais c’est toujours difficile de refermer le chapitre d’une vie.

Alors vous vous demandez certainement pourquoi j’ai intitulé ce texte IOWA ?

Mon frère a une façon très spéciale de me souhaiter mon anniversaire.

Il me sait fan des Etats Unis, pays que j’ai parcouru à quatre reprises.

Déjà petite en regardant une carte de l’Amérique avec ses cinquante états (j’avais des couettes en ce temps-là), je m’étais dit «  Tu mettras un pied dans chaque état ! »

Aujourd’hui j’approche des trente états visités (en tout cas où j’ai mis un pied).

C’est donc sans surprise que le 28 janvier dernier alors  que je basculais chez les quinquas à Madrid, je recevais ce sms de mon frère «  Aloha ! Joyeux anniversaire ! »

Je suis la seule à comprendre. Je souris à chaque fois.

Hawaï est le dernier état, le cinquantième…

Du coup l’an prochain il faudra qu’il trouve un nouveau code ! Je lui fais confiance…

Cela aurait fait 29 ans cette année (j’ai dû vous consulter 2ème semestre 1991) que nos routes se seraient croisées.

Et le 29ème état est ….l’IOWA !

Je n’y suis jamais allée, pas plus qu’Hawaï alors voilà dans les années à venir je compte bien m’y rendre pour honorer votre professionnalisme et votre accompagnement. Et puis il faut toujours avoir des projets de voyage dans la vie, c’est ce qui maintient en vie les projets…

Si vous recevez un mail avec une photo d’Iowa un jour, vous serez le seul à comprendre…

Merci à l’endométriose, le prix à payer ne fut pas si terrible, j’ai accompli tellement de choses…

Un grand merci à vous, Docteur, pour votre compétence, votre bienveillance et votre disponibilité.

Je me souviendrai à jamais de ce bout de papier avec votre nom écrit dessus sur mon lit d’hôpital en 1991….

Alors Docteur ce texte pour vous dire merci c’est-à-dire pour vous rendre grâce et vous témoigner ma reconnaissance….

Véronique