Je suis une femme, tout simplement

Je m’appelle Marie-Eve et je n’aurai jamais d’enfants. J’ai besoin d’une pause, déjà. Je dois peser chacun des mots que je viens d’écrire car ils sont lourds de sens pour moi. Encore aujourd’hui, faire ce constat est difficile, même si ça fait déjà plusieurs années que mon deuil est commencé. Je vois des enfants jouer dans la rue et je pense aux miens, à ceux qui sont bien vivants à l’intérieur de moi mais auxquels personne d’autre n’aura jamais accès. Je leur donne des noms au gré des saisons : « tiens, cette année, si j’avais une fille, je l’appellerais Lili-Rose », comme si le temps s’était arrêté quelque part au début de ma vingtaine, à l’époque de tous les possibles. Puis, vient le petit pincement au cœur qui me rappelle que tout cela n’a pas de sens, n’a plus de sens aujourd’hui. Je vois apparaître le chemin que je ne connais que trop bien, celui que je devrai emprunter si je veux pouvoir, un jour, retrouver ma liberté. Je dois arrêter de fuir ma souffrance mais plutôt l’accueillir et accepter sa présence, l’apprivoiser, la laisser m’accompagner. Je rends les armes. Ouf, déjà, je me sens plus légère!

Parfois, durant mes nuits d’insomnie, un frisson traverse mon corps. Une angoisse sourde mais bien réelle me tient éveillée. Vais-je avoir quelqu’un à mes côtés lorsque je rendrai mon dernier souffle? Est-ce que je mourrai plutôt seule, dans l’oubli, le souvenir de ma présence sur cette terre balayé par le vent? Je ne sais pas. Ce que je sais par contre c’est que je redoute ce moment où en me retournant, je réaliserai que je suis le dernier des Mohicans, qu’il ne reste que moi. En attendant, à travers le souffle de mes 42 bougies, j’essaie de chérir mes relations en me disant qu’une famille peut aussi être constituée de ces liens forts qui unissent plusieurs personnes entre elles.

Seule, j’arrive à faire une place à cette souffrance, à me faire du bien, à me convaincre que ma vie me plaît telle qu’elle est et que je ne changerais pas de place avec mes amies qui ont connu la maternité. Pourtant, en société, je me sens souvent différente du « monde normal ». Ni enfant, ni vraiment adulte. Comme si enfanter était le rite de passage absolu vers le monde des adultes, vers un bonheur certain. Condamnée à errer dans les limbes. Néanmoins, je me sens libre. Je ne suis pas une femme sans enfant, mais une femme qui a du temps pour profiter de la vie, pour lire, pour dormir le matin, pour savourer un bon repas, pour contempler un paysage, pour avoir des projets plein la tête et pouvoir les concrétiser, pour me créer.

Je suis une femme tout simplement.