Quand la sphère personnelle envahi le monde du travail: pas de répit pour les femmes sans enfant

C’est suite au partage d’un courriel envoyé par mon employeur en amont de la Fête des Mères que j’ai eu l’idée d’écrire cet article. J’aurais pu rester silencieuse sur l’impact que ce message a eu sur moi. Mais je décide aujourd’hui d’en parler, pour faire mieux comprendre la réalité des gens sans enfant dans le monde du travail.


Vendredi dernier, en fin de journée, je lis mes courriels, comme je fais plusieurs fois par jour depuis le confinement. J’y découvre alors un message de mon employeur souhaitant bonne fête des mères à tout le personnel. Et c’est là que la réalité m’éclate en plein visage: ce message ne s’adresse pas à moi.

Depuis 2012, je travaille à prendre soin ,à travers mon blogue, de mon deuil de la maternité. Je peux maintenant dire que je jouis de ma vie sans enfant et que je profite pleinement de tout ce qu’elle rend possible pour moi quotidiennement: une liberté de créer ma vie à mon image à travers des amitiés choisies, une famille sans petits enfants, un travail enrichissant et des contacts via le web avec des milliers de FSE ( femmes sans enfant) à travers la francophonie. Si la douleur s’est estompée avec le temps, parfois des vagues de deuil, comme des rappels de l’aspect non linéaire de cette perte, me frappent, sans avertissements, en plein coeur. Elles réveillent là, sans que je n’ai rien demandé, ma blessure de ne pas être mère.

Je n’ai rien contre la fête des mères: je la souligne à chaque année pour ma propre mère. Mais j’en ai contre ces messages ” one size fits all” dans le monde du travail qui malheureusement nient cruellement la réalité de certaines femmes pour qui la fête des mères est symbole de souffrance: celles qui n’ont pas enfanté ou qui ont été élevées par des mères dysfonctionnelles. Car bien que la maternité est dépeinte dans nos sociétés comme étant l’accomplissement ultime pour une femme, elle n’a pas malheureusement pas été un choix gagnant pour toutes ces femmes qui sont devenues mères par pression sociale comme en parle Orna Donath dans son livre, Le regret d’être mère.

À travers ce texte, je veux donner une place au vécu des femmes sans enfant par circonstances: à toutes celles qui comme moi,n’ont pas choisi de ne pas enfanter. Et j’ai envie de ne plus rêver en secret que ces partages de souhaits de Fête des mères ou de photos d’échographies dans le monde du travail soient accompagnés d’une dose d’empathie. Par exemple: pourquoi ne pas ajouter ce type de phrases dans ces missives entourant la Fête des mères :

“Et pour toutes ces femmes qui souhaitaient être mères et qui ne le sont pas, je vous offre toute mon empathie”.

On pourrait aussi penser à ajouter dans l’objet des messages envoyés aux employés au sujet d’une annonce de grossesse “alerte bébé” pour permettre à ces femmes de choisir de se protéger émotionnellement en n’ouvrant pas ces messages.

J’ai la profonde conviction que c’est en parlant de notre réalité et de l’impact de certains messages sur nous qu’on peut rendre les gens sensibles à notre vécu, qu’on peut les amener à avoir plus de délicatesse à notre égard.Certains diront que je suis idéaliste. Peut-être et je l’assume pleinement: c’est probablement ce qui fait que j’écris encore sur le sujet depuis 8 ans !!!  J’ai aussi le désir d’être bien comprise: nous ne souhaitons pas que nos collègues taisent leur bonheur de devenir mères. Nous sommes capables comme femmes sans enfant de nous réjouir de cette réalisation heureuse pour elles et pouvons être profondément touchées par ce sentiment de fierté qui les habitent de devenir mère.J’ai envie simplement de formuler le souhait publiquement que ces annonces de grossesses et ces souhaits de fête des mères soient accompagnés d’empathie, de pensées pour toutes ces femmes qui ne peuvent s’y identifier. J’ai faim qu’on reconnaisse que plusieurs femmes n’ont pas cette chance et qu’elles en souffrent particulièrement en recevant ces missives comme de douloureux rappels de ce qu’elles ne sont pas.

Si l’on traite de plus en plus de conciliation travail /famille/vie personnelle dans les médias, on parle encore très peu dans le monde du travail des répercussions de cette même conciliation sur les sans enfant: dernier choix en terme de vacances, surcroit de travail en lien avec le départ d’une collègue pour un congé de maternité, voyages d’affaires systématiquement demandés aux gens sans enfant. Car ce vécu, qui ne dépeint toutefois pas ma réalité, est bien réel et m’a été partagé des dizaines de fois par des lectrices, assoiffées de reconnaissances de leur besoins particuliers dans le monde du travail.

Je sais que mes propos dérangeront: j’ose dire tout haut ce que plusieurs pensent tout bas. Mais comment amener nos collègues à être plus emphatiques si l’on ose jamais parler de notre réalité dans le monde du travail?

En terminant, je veux prendre le temps d’offrir toute ma sensibilité à celles qui comme moi, cherchent encore leur place dans le monde du travail, avec leur caractère unique: sans enfant par circonstances.

J’espère que mes chers collègues et mon dévoué patron que j’apprécie beaucoup de m’en tiendront pas rigueur: on en discute autour d’un bon café dans les prochaines semaines?

Catherine-Emmanuelle


Vous voulez en savoir plus sur les femmes sans enfant et le monde du travail? Demandez dès maintenant ma conférence sur le sujet!