Lettre à mon enfant

Salut.

Je m’appelle Eva. Je suis née il y a 34 ans. Toi, tu n’es pas encore né.e. Si tu ne dois jamais naître, ça ne fait rien, je t’écris quand même. J’ai besoin de te dire, même si tu n’existes pas, que j’espère un jour te rencontrer. J’ai besoin de t’écrire pour combler le manque que tu me laisses. Peut-être que j’espère ainsi te faire exister, en t’écrivant.

Voilà, ce n’est pas simple à formuler, mais je suis ta maman. Enfin, j’aimerais être ta maman. Et j’ai peur, tu sais, j’ai si peur, de ne jamais être ta maman.

Je crois que c’est ce qui me fait le plus peur, et me provoque le plus de peine, plus que la mort, plus que la maladie, plus que la vieillesse : d’imaginer que je ne serai jamais ta maman. J’aimerais te rencontrer, car je t’aime déjà, et il est difficile et douloureux d’aimer ce qui n’est pas. Alors, j’ai décidé de t’écrire, pour te donner une existence, en espérant deux choses : que le manque soit moins douloureux à vivre, car l’écriture est pour moi un baume sur mes douleurs, et que le fait que je t’écrive te fasse exister un jour. Car je crois en le pouvoir magique de l’écriture. Je suis écrivaine. Et c’est quelque chose de merveilleux, déjà, d’être écrivaine. Je ne sais pas si c’est aussi merveilleux qu’être maman, ce n’est sûrement pas comparable, mais c’est une aventure. C’est mon aventure. Et j’aimerais qu’un jour, quand l’Univers le voudra, que tu entres dans mon aventure. Je t’écrirai, c’est sûr, des pages et des pages, puisque je t’écris déjà.

J’aimerais savoir si tu seras garçon ou fille. Connaître ton visage. Ton regard. Ton sourire. Tes colères. Tes pleurs. Ton rire. Ton chagrin. Ton odeur. Ta voix. Ton caractère. Ta couleur.

J’aimerais savoir ce que tu aimeras. Ce que tu aimeras moins, ce que tu détesteras. J’aimerais connaître tes goûts. J’aimerais te connaître par cœur.

Je te préviens, je ne serai pas une maman parfaite, parce que ça n’existe pas. Mais je serai ta maman qui t’aime inconditionnellement.

J’aimerais avoir peur pour toi. Avoir peur que tu grandisses trop vite, que tu te fasses mal, que les autres enfants soient méchants avec toi.

J’aimerais que mon papa et ma maman te connaissent. Ils sont formidables tu sais, et je suis sûre que vous vous entendriez bien.

J’aimerais aller te chercher à l’école avec un pain au chocolat ou un croissant. T’aider à faire tes devoirs, te lire des histoires avant d’éteindre la lumière. Si tu as peur du noir, te chuchoter « Je laisse la veilleuse allumée, je suis juste à côté, fais de beaux rêves, mon amour. » J’aimerais faire la cuisine avec toi, du pain, des gâteaux. T’embrasser, te prendre dans mes bras, passer la main dans tes cheveux, essuyer une larme sur ta joue, te dire Je t’aime mon bébé. Me promener avec toi, aller au parc avec toi, jouer avec toi, inventer des histoires avec toi, être fatiguée de tes Pourquoi, j’aimerais me questionner avec toi, j’aimerais rêver avec toi, j’aimerais voyager avec toi.

J’aimerais avoir une raison de vivre de plus que ma propre existence, qui m’use et qui m’ennuie, tu sais. Je sais que ce ne sera pas tous les jours facile, avec toi, avec moi, mais même les moments difficiles, j’aimerais les vivre avec toi.

Je ne sais pas qui est ton papa. Je ne sais pas s’il existera. Peut-être que je t’adopterai, s’il est trop tard pour rencontrer ton papa.

Souvent, tu sais, je ne comprends pas le sens de cette vie-là. Et pourtant, j’aimerais te la transmettre. Pour t’aimer. C’est très égoïste, je le reconnais, car il y a de fortes chances qu’à ton tour un jour, tu ne comprennes pas quelle est ta raison d’exister. La raison d’être reste confuse, la plupart du temps, pour la plupart d’entre nous. Mais je ne peux pas faire autrement qu’espérer te donner vie, et y participer, c’est plus fort que moi, parce que je t’aime déjà.

Je t’aime déjà, et tu me manques terriblement, mon enfant tant désiré.

 

Eva B.